Cette voie forestière perdue, sous son gazon fin parfois rougi de fraises, avec ses passées de bêtes, ses flaques d'eau noire, son odeur de mousse humide et de champignon frais, paraissait si abandonnée, si entièrement reprise par la sauvagerie des bois qu'on luttait difficilement contre l'impression qu'elle allait d'un instant à l'autre finir là en impasse, que les arbres allaient se refermer sur sa fente étroite, mais la digue de pierre, le mur invisible que le chemin enfonçait sous lui dans le sol, avait contenu obstinément l'assaut de la forêt, et la Route indéfiniment s'enfonçait, amicale et vaguement fée, filtrait à travers le sous-bois sa lumière calme et rassurante d'éclaircie, pas à pas écartant devant nous comme une main le rideau des branches.
Des pays qu'elle traversait, il me reste une image flottante, pareille à celle qu'on pourrait laisser, plutôt qu'une terre ferme, avec tout ce que le mot implique de précis, de mesurable et de délimité, le souvenir par exemple d'un ciel de nuages, avec ses masses confuses et brouillées, sa dérive lente au fil des heures, la montée de signes de ses ombres d'orage, et cette manière rapide qu'il a de virer tout entier du clair au sombre.
Julien Gracq, Presqu'île (Ed. José Corti)
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